Le kangourou qui rêvait d’être un doudou

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Voilà la chronique de Claire Castillon sur le doudou,  que vous pouvez lire dans le magazine PARENTS du mois d’Avril 2014.

 

« Il y a eu petite bataille, pour ne pas dire grosse guerre. Et chacun a voulu dormir avec ma fille, soulager ses chagrins et caresser sa joue. Oui, tout le monde a voulu pendre au bout de sa main, être lancé en avant pour tester le terrain. J’ai senti chez les gens une ambition de doudous. J’en ai reçu plus de douze. Je devrais dire ma fille. Ma fille en a reçu, mais c’est moi qui choisis. Accepter que ce doudou, dont le mot me faisait horreur, vienne de quelqu’un de lointain, déjà, me faisait bizarre. Je voulais que son doudou vienne de nous, ses parents. Je ne voulais pas qu’un ours à torchon intégré la console à ma place. Ni qu’une bête aux longues pattes partage ses doux rêves. Mais les amis offraient ces doudous rassurants. « Tu vas voir, me disaient-ils, elle ne va plus le lâcher. » Au-delà de ceux que j’ai cachés, et de ceux que je n’ai pas donnés, il en est resté sept, car mon coeur est gentil. Je les ai posés dans sa chambre, je me suis rappelé à contrecoeur qu’un enfant doit choisir tout seul ses préférences, et puis j’ai attendu. J’ai constaté le dédain de ma fille pour le kangourou. J’ai tenté de la soumettre, l’approchant de son nez, mais toujours le même geste vient sceller son refus. Elle le pousse, le repousse, si possible le rejette, et attrape sa Rose préférée. J’ai acheté le kangourou, me disant qu’elle aimerait glisser sa main au chaud dans la toute petite poche à côté du bébé. Rien à faire ! Elle aime Rose, Madame Rose, une fleur rose foncée vêtue d’un tablier, avec une tête difforme et des pieds tout carrés au bout de jambes arquées. Son doudou est choisi, je n’ai qu’à m’incliner. La vérité, c’est que je m’attache chaque jour davantage à Madame Rose. Je me revois la dénicher, et la choisir, même si ce n’est pas vrai. Je plonge mon nez dedans et je repense doucement à mes idées d’avant. D’abord, je ne voulais pas d’un doudou qui s’appelle Doudou. Ensuite, je ne voulais pas qu’il sente fort ou mauvais, ni qu’il devienne gris sombre à force de traîner. J’ai gagné sur un point, elle s’appelle Madame Rose. Les autres points ont disparu. Il n’y a plus trace de suture. C’était avant de voir ma fille éclater de rire et serrer dans ses bras son objet adoré, fourrer sa bouche dedans et découvrir comment contenir un chagrin ou partager un jeu. Je contiens mes humeurs en plongeant moi aussi et toujours en secret mon nez dans ce doudou. Mais il paraît qu’un jour, les doudous sont finis. Les bébés les rejettent. Ils s’en désintéressent ou ils s’en débarrassent. Quand le moment arrivera, il faudra accepter la raison du rejet… Discrètement, je prendrai Madame Rose et je l’enfermerai dans ma boîte à souvenirs. Alors, le kangourou trônera toujours, lui, en objet de décor, jamais vu ni aimé, haut sur une étagère. Peut-être que j’aurai gagné, mais quoi ? Ma fille aura grandi, déjà ! L’autre jour, je me demandais pourquoi j’aimais ses choix. Parce qu’ils retirent chaque jour un peu plus d’étriqué à ma façon de penser. »

Claire Castillon. Écrivain et maman d’une petite fille.


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